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    L’héroïque sauvetage du Caporal Thibault

    Plus de 150 ans après les faits, le sauvetage héroïque du caporal Thibault continue de forcer l'admiration et de multiplier les comparaisons...

    Que ce soit lors du terrible incendie de la rue Erlanger, le 5 février 2019, ou celui de la rue de Provence, le 15 avril 2005, les actions de sauvetages des sapeurs-pompiers de Paris dans des conditions particulièrement difficiles et périlleuses ont été largement saluées. Ces deux interventions majeures mettent en exergue la capacité d’adaptation, la rusticité, le rôle primordial du travail en binôme et la maîtrise des savoirs-faire comme celui de l’échelle à crochets.

    Table des matières

    Pour ces deux situations, les actions de sauvetage ont été réalisées dans un contexte exceptionnel et de forte médiatisation. Ces exemples ne sont pas sans rappeler l’histoire du Caporal François Thibault et ses nombreux sauvetages lors du feu de la Rue Saint Antoine le 8 Août 1868, à Paris.

    Vu depuis notre époque, ces dix sauvetages réalisés en quinze minutes, semblent incroyables comme sortis tout droit d’un film à sensation.

    Pourtant, quand on évoque les exploits du Caporal Thibault, il y a l’histoire relatée par les journaux de l’époque, et la véritable Histoire. Celle que l’on obtient après des recherches approfondies et qui nous éclaire sur la gestion par les sapeurs-pompiers des impacts médiatiques.

    Replaçons-nous dans le contexte de l’époque. Une toute nouvelle loi libérant la presse vient de donner des ailes aux médias de l’époque. “Le petit Journal“, ou “l’Illustration” en particulier sont comparables aux chaines d’infos en continu d’aujourd’hui. La France, dirigée par l’Empereur Napoléon III est à la recherche de héros.

    Cependant, qu’en est-il de la vérité quant à cet acte héroïque ? Qui est Thibault et comment s’organise le Régiment de sapeurs-pompiers de Paris à cette date ? Quelles sont les conséquences de cette surmédiatisation pour lui, ses camarades et le Régiment ?

    Un homme a creusé autour de cette singulière histoire et percé les secrets de cette intervention: le major Didier Rolland. C’est autour de cette intervention que Didier Rolland va articuler son ouvrage “sapeurs-pompiers de Paris – Culture et Traditions”, offrant une vision plus réaliste et moins romancée que les publications de 1868. Voici les extraits de son livre, reprenant le rapport de l’intervention retrouvé dans les archives du Régiment.

    Les sauvetages de la rue Saint-Antoine...

    A peine un mois après le dramatique accident qui a endeuillé la compagnie de la rue Sévigné (décès du CPL HARTMANN lors de l’intervention du feu des Halles, le 10 juillet 1868), un autre événement marquant va se produire à quelques pas de la caserne Sévigné. Le 8 août1868, vers 22h15, un incendie éclate rue Saint Antoine n°134 chez Mr Lemesnil marchand de beurre, fromages et œufs, à l’enseigne « La Truie qui file ».

    Cet immeuble, typique du quartier, est composé de deux corps de bâtiments. L’entrée du 134 donne sur un long couloir qui aboutit sur un escalier central. Au deuxième étage, deux escaliers partent de part et d’autre du palier. Celui de gauche dessert les appartements donnant sur la cour tandis que celui de droite donne sur la rue et un puits de lumière.

    Le sinistre s’est déclaré à l’arrière de l’immeuble, au 1er étage, dans un logement composé de deux pièces dont la première, donnant directement sur l’escalier, sert de dépôt de paille, paniers à œufs, de vieux papiers ainsi qu’une petite voiture à bras. La deuxième est la chambre à coucher des filles de boutiques. Le feu, très violent, envahit rapidement la cage de l’escalier en pans de bois qui dessert les cinq étages supérieurs. Au deuxième étage, la chambre des commis communique avec le magasin du premier par un petit escalier.



    Le lieutenant DUPIAS, officier de Piquet, a représenté une coupe transversale de l’immeuble de la rue Saint Antoine ainsi que des plans des différents niveaux du sinistre.
     
    (Archives des Sapeurs Pompiers de Paris – Rapport d’intervention- volume 1868)

    Les filles de boutique, ainsi que les garçons n’étant pas encore couchés, réussissent à se sauver. Dans la rue, le sous-brigadier des sergents de ville, Levasseur, intervient en premier et sauve les deux enfants de Mr. Lemesnil. Il fait ensuite alerter les sapeurs-pompiers. Les occupants du 3ème étage sur cour ont eux aussi pu gagner la rue. Leur fenêtre n’est qu’à un étage du petit bâtiment qui se trouve accolé à leur immeuble dans la cour. Les époux Jacob à ce même niveau mais dont l’appartement donne sur la rue, sont bloqués par la fumée ainsi que les occupants des niveaux supérieurs. Malgré l’arrivée rapide des secours de la caserne Sévigné, l’escalier n’est déjà plus praticable à partir du quatrième étage.

    Deux caporaux,Thibault et Bouvatier, s’élancent à l’assaut de la façade pour rejoindre les personnes en détresse. La caporal Chappe positionne sa pompe face à l’entrée de l’immeuble, établit une lance dans la cage d’escalier et procède à l’extinction du feu qui ravage le magasin. Simultanément, le  caporal Joffres, aidé des sapeurs Talbot et Cret, installe sa pompe au pied du bâtiment et à l’aide de l’échelle à crochets établit une lance par l’extérieur au niveau du 2ème étage, pour rejoindre la cage d’escalier et progresser vers les étages. Une troisième pompe, dirigée par le caporal Vaxelaire, s’engage dans la cour du n°136 et procède à l’extinction de la chambre des bonnes et des commis au 1 er étage.

    Pendant ce temps, le caporal Bouvatier, arrivé au 3ème étage par une fenêtre, pénètre successivement dans les logements sur rue. Il fait descendre le ‘sieur Jacob et sa femme par l’escalier. Il se porte ensuite au niveau des personnes du 4ème étage sur cour où l’on ne peut plus accéder par l’escalier à cause de l’intensité du feu. Au moyen de draps attachés à la fenêtre, Bouvatier, fait descendre le ‘sieur Sourdat et sa femme jusqu’au balcon du troisième par l’arrière du bâtiment. A l’aide d’un drap mouillé, il enveloppe la femme Sourdat et la fait descendre avec son mari par l’escalier en flammes. Il y croise le caporal Joffres qui poursuit son extinction en progressant vers le sommet de la cage d’escalier. Au cinquième étage, la situation est dramatique ; la dame Folias panique dans son logement envahi par la fumée et la chaleur. Alors que Bouvatier s’occupe du sauvetage des époux Sourdat, Thibault s’empare de son échelle à crochets et accède au 5ème étage accompagné du sapeur Talbot. Il attache la Dame Folias sur son dos à l’aide d’un drap et entreprend de redescendre avec son précieux fardeau. Son échelle étant accrochée au rebord de la fenêtre, le chéneau inférieur donne un angle important par rapport au plan de la façade (voir coupe transversale et illustration du sauvetage). Arrivé à l’extrémité de son échelle à crochets, il est très éloigné de la fenêtre du 4ème étage. Un article d’un hebdomadaire de l’époque retranscrit la narration du sauvetage citée comme étant faite par Thibault lui-même :

    « Voilà, me dit-il, j’avais opéré le sauvetage de sept personnes ; restait dans le grenier une pauvre vieille ; je remonte aux échelles les cinq étages et je grimpe sur le chéneau. Là mon sapeur m’attache la femme sur le dos. Mais elle se met à gigoter à ce point que je manque à chaque  instant de perdre l’équilibre. J’ai beau lui dire « restez donc tranquille ! » elle avait sur mon dos une attaque de nerfs… Je place l’échelle horizontalement de façon à m’avancer hors du chéneau et à rejoindre l’étage au –dessous. Mais à peine ai-je fait un pas que l’échelle plie. Que faire ? Si j’avance avec la femme, je sens que je suis fini. Reculer la laisser là et me sauver ! Allons donc ! … En avant, nous mourrons ensemble puisqu’il le faut … J’avance … Je me laisse tomber j’attrape l’échelle en dessous … et me lance dans la fenêtre. Je tombe d’aplomb ! Nous sommes sauvés, il n’y a plus qu’à descendre d’étages en étages avec les échelles »

    Thibault opère un rétablissement d’une habileté hors du commun et redescend tous les étages par la façade. Pendant qu’on opère les sauvetages, les trois établissements manœuvrent au 1er étage, sur le toit et dans l’escalier. Cette dernière extinction menée par le caporal Joffres permet à ce dernier d’accéder au 5ème étage sur cour et d’entrer dans une chambre embrasée où il trouve cinq personnes de la même famille. Prises dans leur sommeil, toutes ont été asphyxiées et carbonisées. Les secours ont été induits en erreur par le concierge qui a assuré que la totalité des personnes occupant l’immeuble étaient sorties alors que la famille Mohrange manquait à l’appel. Plus chanceux, le locataire du 6ème étage et sa femme ont pu s’enfuir par les toits et gagner la maison voisine dès le début de l’incendie. A minuit, les sapeurs-pompiers sont maîtres du feu et ils effectuent le déblai des décombres jusqu’à deux heures du matin. Un caporal, trois sapeurs et une pompe sont ensuite laissés sur les lieux en surveillance jusqu’au lendemain.

    La lecture du rapport, signé de la main du colonel Willerme (commandant le Régiment), nous apprend que le caporal Bouvatier a également joué un rôle très actif dans les sauvetages que l’on attribue en bloc à son camarade. Cependant, en effectuant une prouesse physique hors du commun sur la façade, à la vue de nombreux spectateurs, le caporal Thibault qui s’est par ailleurs distingué depuis le début de l’opération, est porté à nues par les médias qui concentrent la totalité des actes de courage sur une  seule figure. Ceux-ci ont amplifié l’exploit de Thibault en lui attribuant, selon les articles, huit à dix sauvetages en quinze minutes à l’aide de sa seule échelle à crochets. Chaque détail exploité pour rendre l’affaire plus médiatique participe à créer la légende du caporal Thibault. Ainsi l’on apprend que quelques jours auparavant, en tentant de capturer un chien, le héros a été mordu à la main. L’une des photos de Thibault en pied le montre avec sa main bandée. Les articles insistent bien sur le fait que c’est avec une main blessée qu’il a effectué ses incroyables sauvetages.

    […]

    Toute la presse s’empare de l’événement et lui donne un retentissement national. A ce titre, l’article qui paraît dans l’Illustration du 25 août 1868 relate les circonstances de l’incendie et des sauvetages de façon très détaillée. D’après la presse, Thibault a été pour cet acte de bravoure, personnellement récompensé par l’Empereur Napoléon III qui lui remet lors de la revue des troupes au Champ de Mars, le 15 août 1868, une médaille de sauvetage en or, ainsi qu’une montre gravée portant l’inscription suivante : “Au caporal Thibault, des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, L’empereur Napoléon III reconnaissant – 9 août 1868”

    […]

    Il est intéressant de noter qu’au régiment l’avancement est conditionné par un examen mais également au mérite comme le prouvent les nominations des acteurs de la rue Saint-Antoine. Thibault, malgré tous les signes extérieurs de valeur, n’a été nommé au grade de sergent que quelques semaines avant son départ du corps, en 1869, pour embrasser une nouvelle carrière et une autre promotion, celle d’adjudant des gardiens de la Banque de France.

    Biographie de l'intrépide caporal Thibault (Gallica)
    gravure représentant le sauvetage de dame Folias par le caporal Thibault
    le 87 rue Saint Antoine.

    Aujourd’hui, l’enseigne de la “Truie qui File”, qui est  visible au musée du Carnavalet, a laissé place à une chaîne de pressing, mais l’immeuble, lui, est toujours présent au 87 de la rue Saint Antoine dans le 4 ème arrondissement.

    Un héros malgré lui ?

    Thibault ainsi porté aux nues, récompensé par l’Empereur en personne, subit une sur-exposition triomphale par le biais d’une presse aux libertés récemment accrues. Plusieurs fois cité en exemple, il représente le fantasme de l’acte héroïque pour chaque sapeur-pompier. Il est également l’image d’Épinal qu’aime voir la société. Cette mise en lumière dans la sphère politico-médiatique du Paris de l’époque ne sera pas sans conséquence pour lui car cette notoriété dérange. Le Régiment traite pour la première fois ce type de cas car le métier de sapeur-pompier de Paris exige humilité et discrétion. Thibault, comme sa hiérarchie,  n’étaient pas préparés à ce que l’on nommerait de nos jours “la gestion de crise et de communication”.

    Le sauvetage est une une affaire d’équipe ou chacun reste anonyme. Le résultat d’un entrainement et l’aboutissement d’une action collective. L’action du sauvetage s’inscrit dans la Marche Générale des Opérations. Il n’est qu’une étape dans l’évolution d’une intervention.

    Ce constat établi, il nous vient tout de suite comme un goût d’inachevé, une envie de connaître le reste de l’histoire. Comment se termine cet incendie, et les camarades de Thibault, où étaient-ils….?

    Conséquences et héritage...

    La version Officielle a donné au Caporal Thibault de devenir, sans qu’il en ait vraiment le choix, un héros aux yeux de la population parisienne et même au niveau national, puisque remercié et honoré par l’Empereur en personne. Cet emballement médiatique aura tout de même éclipsé le drame survenu aux Halles quelques jours plus tôt, voyant la mort au feu du caporal Hartmann.

    Bouvatier, quant à lui, a humblement accepté sa position et fait oeuvre de discrétion au niveau populaire et médiatique; mais la carrière de Bouvatier est loin de se terminer. En effet, celui-ci gravira les échelons de la hiérarchie jusqu’à commander en 1881 la 5ème compagnie (Poissy) à l’heure où, parallèlement, disparaissait dans l’anonymat général son frère d’arme Thibault qui plus d’un siècle après avoir quitté le Régiment avec le grade de sergent, est toujours appelé “caporal Thibault“…

    Alors, quelle leçon tirer de cette histoire ? La seule ayant placé aux nues médiatiques un sauveteur à ses dépens. Peut-être tout simplement que la gloire, la notoriété, ne sont pas l’apanage du sapeur-pompier. Notre esprit de Corps, interdit de glorifier publiquement un acte héroïque isolé, il est bien le fait d’une équipe, qui d’un seul et même élan sauve des vies, comme cela s’est passé rue de Provence ou plus récemment rue Erlanger. Il existe donc un réel et vital devoir de discrétion de la part des intervenants.

    Ce devoir de discrétion ne vaut qu’avec les médias, parce que personne parmi les sapeurs-pompiers ne remet en question le sauvetage héroïque de la Dame Folias par Thibault et sa célèbre phrase: “et bien, mourons ensemble puisqu’il le faut”, rappelant ainsi le non moins célèbre Tu tombes, on tombe…d’un film américain dedié à la gloire des Firefighters du CFD ( Chicago fire département), Backdraft.

    Si la Vox Populis a oublié Thibault, ce ne fut pas le cas des sapeurs-pompiers de Paris. Son histoire sert d’exemple pour les jeunes recrues et rappelle aux anciens les fondamentaux,  permet de “penser autrement” le métier de sapeur-pompier. En 2004, le Général Bernard PERICO, commandant la BSPP, remplace la journée du souvenir par la cérémonie commémorative de création du Bataillon chaque 18 Septembre et il a tenu à ce que l’on rende hommage à Thibault. Ainsi sa tombe, redécouverte il y a peu au cimetière de Montmartre, et son Cénotaphe dans celui du Montparnasse sont fleuris tous les ans.

    Soldat de la Vie, simple héros du quotidien, au coeur de la vie des gens, témoin de la vie sociale de tout à chacun. Seul, le sapeur-pompier n’est rien ! Il n’existe que par son entrainement, ses Frères d’Armes, son efficience et sa discrétion. Le sapeur-pompier n’est pas un héros, ni un surhomme, il est un homme (ou une femme d’ailleurs) sûr(e). 

    Pour en savoir plus...

    Major Didier Rolland

    Engagé à la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) en 1977, il a passé plus de vingt années en compagnie d’incendie, dirigé l’équipe de rédaction du mensuel Allo Dix-huit pendant six ans où  il a créé la rubrique « Mémoire ». Titulaire d’une maîtrise d’histoire obtenue à Paris-X-Nanterre en 2003, il enseigne l’histoire des sapeurs-pompiers de Paris depuis 2004 dans le cadre des diverses formations et cursus d’avancement de la BSPP et universitaires. Il est également animateur-fondateur de la section d’histoire du musée des sapeurs-pompiers de Paris depuis 2009.

    Il a notamment publié :

    Les Sapeurs-pompiers et la lutte contre l’incendie, 1700‑2000 (à compte d’auteur, 2000),

    Sapeurs-pompiers de Paris. Culture et traditions (Atlante, 2005)

    a participé à Sapeurs-pompiers de Paris. La fabuleuse histoire d’une brigade mythique (Albin Michel, 2011).

    Sources et crédits photos: GALLICA. BNF / Allo Dix-huit-BSPP-BCOM /  Sapeurs Pompiers de Paris, culture et traditions / Inflexions / Pompiers de Paris, uniformes et drapeaux

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